Introduction
Au cours des dernières années, l’équipe du PSMIR a observé une augmentation des demandes et de l’intérêt pour des ressources destinées aux jeunes nouveaux arrivants et aux adolescents. Notre comité consultatif ainsi que nos enquêtes d’évaluation des besoins ont confirmé que cette question constitue une préoccupation croissante pour les personnes travaillant auprès des populations immigrantes, notamment en ce qui concerne les enjeux parentaux, ainsi que la hausse de comportements antisociaux (consommation de substances, comportements à risque, affiliation à des gangs) associés aux processus d’adaptation à la société canadienne.
La création de programmes efficaces et inclusifs pour répondre à ces enjeux représente une priorité pour plusieurs organismes. Cet article met en lumière le projet pilote parental lancé par ISANS en 2024, qui visait à répondre à ces défis au sein de la communauté somalienne à Halifax, avec une expansion prévue vers d’autres groupes au cours de la prochaine année.
Ce projet souligne l’importance d’interventions culturellement adaptées et d’une compréhension approfondie des besoins des communautés desservies. Cet article devrait être lu en parallèle avec le résumé de données probantes de l’article « Interventions axées sur la famille pour prévenir la consommation de substances chez les jeunes issus de l’immigration », publié dans l’infolettre de janvier.
Par :
- Aya Morash – Superviseure, Services familiaux, jeunesse et établissement spécialisé, ISANS
- Abdikadir Abdille – Coordonnateur, Soutien familial, ISANS
Contexte et justification
Origine et facteurs ayant mené au programme pilote
L’atelier pilote destiné aux parents d’adolescents a été élaboré en réponse aux préoccupations croissantes de la communauté concernant la sécurité et le bien-être des jeunes à Halifax. Des incidents de violence impliquant des jeunes, fortement médiatisés, dont une agression mortelle, ont mis en évidence l’urgence d’interventions précoces, préventives et centrées sur la famille. Ces événements ont également révélé des lacunes dans les services culturellement adaptés pour les familles nouvellement arrivées confrontées à l’adolescence dans un contexte social et juridique différent.
Contexte culturel et environnemental des familles nouvellement arrivées à Halifax
Les familles immigrantes à Halifax font face à de multiples obstacles systémiques et sociaux, notamment le racisme, la discrimination, les barrières linguistiques, le sous-emploi et une connaissance limitée des institutions canadiennes. Les parents d’adolescents vivent souvent un stress accru, leurs enfants s’adaptant plus rapidement à la culture canadienne, ce qui peut entraîner des conflits intergénérationnels, des difficultés de communication et de l’incertitude quant à la discipline, aux limites et aux attentes. Ces défis sont amplifiés par une méfiance ou une crainte envers les systèmes scolaires, les services de santé mentale et les structures de protection de l’enfance.
Importance de travailler directement avec les parents et d’offrir des programmes axés sur les jeunes
Les données issues de la recherche et de la pratique démontrent que le soutien aux parents constitue un facteur de protection clé pour favoriser des trajectoires positives chez les jeunes. Les programmes parentaux renforcent les relations familiales, améliorent la communication et réduisent les facteurs de risque liés à la violence chez les jeunes, aux difficultés de santé mentale et au décrochage scolaire. Travailler directement avec les parents permet d’instaurer des changements durables en s’attaquant aux défis à leur source : le système familial.
Aperçu du projet
Description du projet pilote
L’atelier pilote consistait en un programme parental en présentiel, composé de plusieurs séances, conçu spécifiquement pour des parents somalophones d’adolescents. Environ 16 à 17 parents ont participé de façon régulière à l’ensemble des séances, sans abandon; un résultat rare qui témoigne de la pertinence du programme et de l’engagement communautaire.
Conception et développement
Le programme a été conçu à partir de besoins exprimés par la communauté et d’observations de première ligne provenant de professionnels des secteurs de l’établissement, de l’éducation et de la santé mentale. Sa structure et son contenu ont été volontairement adaptés pour refléter les valeurs culturelles, les expériences vécues et les préoccupations des familles somaliennes nouvellement arrivées.
Fondements théoriques et pratiques
Bien qu’aucune revue systématique de littérature académique n’ait été menée, le projet reposait sur des cadres conceptuels reconnus, notamment :
- le développement cérébral à l’adolescence et la psychoéducation,
- les approches tenant compte des traumatismes et axées sur les forces,
- la théorie des systèmes familiaux,
- les principes de parentalité positive et structurante.
Ces approches, largement reconnues dans les domaines de la santé mentale des jeunes et du soutien familial, ont été traduites en contenus accessibles et culturellement pertinents.
Partenaires et collaborateurs
Le projet a été développé de façon collaborative par des professionnels issus de plusieurs secteurs, dont les services d’établissement, l’éducation et la santé mentale. Cette collaboration intersectorielle a permis d’offrir aux parents une compréhension globale des systèmes soutenant les jeunes et les familles au Canada.
Déroulement, méthodologie et recrutement
L’atelier a été offert sous forme de séances en présentiel. Le recrutement s’est fait par l’entremise de réseaux communautaires de confiance et du bouche-à-oreille, en s’appuyant sur les relations existantes au sein de la communauté somalienne. Les séances privilégiaient la discussion interactive, des exemples concrets, des périodes de questions et des moments de réflexion collective, plutôt qu’un enseignement magistral.
Compétence culturelle
La compétence culturelle était intégrée à l’ensemble du programme. Les participants partageaient une langue et un contexte culturel communs, favorisant un climat de sécurité psychologique et de confiance. Les contenus étaient illustrés par des exemples culturellement pertinents, avec un soutien en interprétation lorsque nécessaire, et les animateurs faisaient preuve de respect envers les valeurs traditionnelles tout en contextualisant la parentalité dans les systèmes canadiens.
Objectifs du projet
Les principaux objectifs du projet pilote étaient :• accroître la compréhension parentale du développement adolescent,• renforcer les compétences en communication et en établissement de limites,• réduire le stress et l’isolement des parents,• améliorer la connaissance des systèmes scolaires, de santé mentale et de protection de l’enfance,• contribuer à la santé mentale et au comportement positif des jeunes grâce à la prévention et à l’intervention précoce.
Résultats
Données d’évaluation
L’évaluation quantitative formelle était limitée; toutefois, les indicateurs qualitatifs suggèrent fortement l’efficacité du programme. Les taux de satisfaction globale se situaient entre 8 et 9 sur 10, indiquant une forte valeur perçue.
Rétroaction des participants
Les parents ont rapporté :
- une plus grande confiance dans la communication avec leurs adolescents,
- une meilleure compréhension des comportements et de la régulation émotionnelle à l’adolescence,
- une diminution de la peur et de la confusion face aux institutions canadiennes,
- une appréciation du soutien entre pairs et de l’apprentissage collectif.
Potentiel d’expansion
Un intérêt marqué existe pour étendre le projet à :
- d’autres groupes linguistiques de nouveaux arrivants,
- d’autres secteurs géographiques de la municipalité régionale de Halifax,
- des milieux scolaires ou communautaires,• des formats prolongés (p. ex. programmes en sept séances),
- des séances conjointes parents-jeunes.
Limites et pistes d’amélioration
Les limites identifiées comprenaient :
- un espace physique insuffisant pour la taille du groupe,
- des défis liés à la constance de l’interprétation,
- l’absence de matériel écrit traduit,• l’utilisation limitée d’activités structurées en raison des considérations linguistiques.
Les améliorations envisagées incluent :
- l’accès à des salles plus grandes,
- une clarification des rôles et une meilleure préparation des interprètes,
- la production de documents traduits,
- l’ajout de séances sur le temps d’écran, la santé mentale et les attentes scolaires,
- la mise en place d’ateliers de suivi ou avancés.
Conclusion
L’atelier pilote destiné aux parents somalophones d’adolescents a démontré un fort engagement, des apprentissages significatifs et un impact communautaire notable. Le programme a comblé une lacune importante dans les services de soutien aux nouveaux arrivants en offrant une formation parentale accessible et ancrée culturellement.
Son succès met en évidence la valeur d’approches préventives centrées sur la famille et d’une collaboration intersectorielle. Avec un investissement soutenu et une expansion réfléchie, ce modèle constitue une pratique exemplaire pouvant être reproduite à plus grande échelle pour renforcer les familles, améliorer les trajectoires des jeunes et soutenir le bien-être des communautés.